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L'Homme en Noir

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instants de chroniques pour du temps à perdre !


La Forme de l'Eau (Guillermo Del Toro, 2018)

Publié par Nicolas Koredly sur 24 Février 2018, 11:00am

La Forme de l'Eau (Guillermo Del Toro, 2018)

Guillermo Del Toro est attaché à ce site depuis ses fondations, et j'ai pris soin de chroniquer chacun des films qui sort en étant beaucoup plus régulier que sur les autres, pour une raison fondamentale : j'aime Del Toro. Il s'agit du réalisateur qui me touche le plus et qui est sans doute mon auteur favori. Aussi, chaque sortie est attendue ; au point que quand en France on sort le dernier en catimini, trois mois après la sortie américaine, c'est un petit peu rageant.

La Forme de l'Eau, il l'a dit, était potentiellement son dernier film. Attristé par le désamour public pour Crimson Peak (en même temps, le film capitalisait beaucoup sur le nouvel homme sandwich qu'est Tom Loki Hiddleston), il était prêt à raccrocher la caméra. Le cinéma aurait sans aucun doute perdu un de ses plus grands artistes, et le succès au moins critique du film, avec pas moins de 13 nominations aux Oscars et un Lion d'Or, permet de montrer qu'au moins la critique comprend à qui elle a affaire.

On attaque ?

1/ La Forme du conte

La Forme de l'Eau est l'histoire d'Elisa Esposito, une femme de ménage qui s'occupe de nettoyer les couloirs d'un complexe sur la recherche spatiale, à l'aube des années 60. Ce complexe va accueillir un nouvel "invité" sous la forme d'une créature aquatique, torturée par le colonel Strickland. Elisa, muette, se sent de plus en plus proche de la créature, au point de finalement tout risquer et tout mettre en oeuvre pour la libérer de sa prison.

Soyons clairs, et on ne le cache pas au spectateur, nous sommes ici dans le domaine du conte. Dans le Labyrinthe de Pan, précédent chef d'oeuvre de l'auteur, la frontière existait entre la réalité affreuse de la guerre civile espagnole et le domaine onirique de la jeune fille, et jamais il n'était permis aux adultes de contempler la magie. Ici, il n'y a rien de réel. De la première minute à la dernière, on alterne entre une métaphore, une fable et un conte, et c'est là la difficulté majeure du film. Parce que comme dans un conte, si vous n'adhérez pas entièrement aux modifications de temps et d'espace, à cet aspect iréel, vous risquez de ne pas rentrer dans le film, et ceci même en excluant d'autres soucis éventuels.

Pour le reste, si vous êtes prêt à adhérer à ça, et à vous plonger en gardant l'esprit ouvert dans cette démonstration, vous y retrouverez bien un prince, une jeune orpheline, un roi maléfique, de la magie. Ne vous attendez pas pourtant à une fin digne de la Belle et la Bête où la créature quittera ses oripeaux : ici on est chez Del Toro, pas chez Disney.

2/ Une poésie visuelle

Tous les critiques l'ont dit (à part deux trois au fond qui n'y comprennent rien), on ne peut nier la maestria visuelle de ce film. Eclipsant de loin ses concurrents, Del Toro va tout donner dans un spectacle visuel qui va même jusqu'à faire passer ses précédents travaux pour des essais. Ceux qui ont cru qu'il plagiait visuellement des gens comme Jeunet (lui-même principal accusateur) ne font montre que d'une inculture crasse.

Car Del Toro peint des tableaux dans la droite ligne de ce qu'il considère comme les codes et carcans de ses univers. Dans Crimson Peak, il allait chercher à la fois les oeuvres de la Hammer et les peintures romantiques du XIXe siècle. Ici, l'époque le fait aller chercher ses inspirations dans les comédies musicales, l'Âge d'or et aussi toute l'esthétique des années 50-60 aux Etats-Unis. Et parce qu'il est quelqu'un de cohérent, il applique un filtre "vert", évoquant les couleurs de sa créature, et semblable à cet effet qu'on retrouve souvent lorsque des rayons de lumières traversent l'eau.

Des inspirations, il y en a, et l'auteur ne s'en cache jamais. Ainsi il va directement montrer comment la construction des décors de l'appartement est un écho de celui de Red Shoes (film sorti en 1948), avec des personnages semblables.

Mais il n'y a pas que l'image : le montage sert aussi de tremplin esthétique, le nombre de raccords sons évoquant d'une scène à l'autre les méandres fantastiques de la comédie musicale dans laquelle est plongée l'héroine. Le travail du son évoque continuellement cette approche de la danse, et de la musique, et donc on est loin d'être perdu quand d'un coup il réconcilie la culture dorée du spectacle qu'est la comédie musicale, et la "sous"-culture du film de monstre.

Oui, je sais que l'irruption soudaine du chant et de la danse va en rebuter certains, surtout quand on voit comment c'est amené, mais elle suit autant la logique du récit (on est dans un conte je vous le rappelle) que de la quintessence de ce qu'est la comédie musicale (le chant pour exprimer ce que les mots ne peuvent dire... évident quand on parle d'une muette).

3/ Un monde mis à nu

L'un des "reproches" que j'avais à faire à Crimson Peak, c'était notamment sa vision du sexe qui semblait géner autant le spectateur que le réalisateur. En même temps, comment filmer l'amour quand justement il n'y a aucun amour réel entre les personnages, mais au mieux un genre de désir pervers et vampirique ?

Là, soyons clairs, il y a du sexe. Et surtout une vision de la nudité crue. Par exemple, l'héroïne qui à son réveil va se masturber dans son bain, chaque matin, pendant que ses oeufs sont en train de bouillir. Et comme le voulait lui-même Del Toro, c'est une manière particulièrement réaliste et désacralisée de montrer le sexe féminin, et donc de le rendre plus beau.

Le sexe cru, c'est aussi cette scène malaisante (mais cette fois-ci volontairement) entre le méchant colonel et sa femme où non seulement on est en plein dans une situation de dégout (elle reçoit du sang, et sans doute du pus dans la bouche...) mais aussi dans un missionnaire basique et plat. Cela fait écho à une scène où le voisin artiste présente une pub en expliquant avoir fait un sourire débile au père de famille comme s'il venait de "découvrir la position du missionnaire".

Mais bien sûr, ce qui vous intéresse, bande de petits cochons, c'est savoir si l'histoire d'amour, promise d'entrée, se concrétise. Oui. Et je pense que c'est sans aucun doute ce qui posera le plus de soucis au public moyen. Car si il n'y a rien de visible (je préfère vous rassurer de suite : non, vous ne verrez pas ici du sexe interespèce sauvage), le contenu sensuel est loin d'être caché, et là : direction la maestra.

Del Toro aime ses créatures, ses monstres sont pour lui (et c'est presque évident de le dire ici) plus humains que nous. Et là, il laisse éclater son amour au point de ne plus jamais pouvoir être remis en doute. La façon qu'il a de symboliser la sexualité, et de l'illustrer au moyen de deux goutelettes, et surtout d'une danse ininterrompue, exprime son attachement particulier à l'Art, et le fait qu'il est, pour lui, fondamentalement impossible de séparer ça de l'amour.

4/ Hermétisme magique, et cinéma mooresque

Je ne peux que vous renvoyer à ce que dit très souvent Del Toro, et notamment aux critiques de Capture Mag : oui il croit aux monstres, oui il croit en la Magie, et ce dans un sens bien plus proche de l'Art qu'autre chose. Ce faisant, il est souvent partisan de l'Art de l'Hermétisme, amateur de symbolisme.

Et le symbolisme, cette fois, il est difficile d'y échapper. Les sens ne sont plus autant cachés, et sont placés de front envers le spectateur, et ce pour UNE raison : Del Toro l'a conçu comme étant potentiellement le dernier, et comme un message, mais comme toujours dans l'hermétisme le vrai sens du message n'est pas celui qu'on vous montre (même si ce vrai message est loin d'être autant caché que dans les oeuvres précédentes).

Si on en juge par son existence, en tant que réalisateur mexicain amoureux des Arts, l'arrivée d'un taré à la Maison Blanche qui a fait de tout son peuple un rassemblement de drogués et de violeurs est loin d'être la bonne nouvelle du siècle. Alors non, ce n'est pas un hasard si les héros sont des "petits", issus des diverses minorités.

Beaucoup vont s'arrêter à ça, pensant que c'est la facilité tacite du film que de critiquer le mâle de classe moyenne qui tient lieu d'antagoniste. Mais c'est oublier la présence d'un scientifique, qui est un personnage qui fera très souvent démonstration de plus d'humanité que tout le monde (et dont le statut d'espion soviétique renforcera les actions tout au long du récit).

Et surtout, c'est oublier ce dont on parle depuis le début du récit, à savoir l'omniprésence de l'Art dans tout le récit. Et comme chez Alan Moore (un des auteurs de comics les plus brillants de l'univers), ce que Del Toro veut nous dire finalement, c'est que l'Art et la création, le rêve et le cinéma, sont autant de biais qui peuvent nous sauver.

Clairement, le message n'aura jamais été aussi facilement asséné, frappé avec force dans la tête du spectateur, pour une seule et unique raison : il veut que ça rentre enfin dans nos petits crânes, surtout si c'est la dernière fois qu'il doit le dire. Mais avec un message aussi "moraliste", on est en droit de se demander ce qui différencie son propos de celui de ses compères qu'on a tendance à critiquer à cause justement de leur message.

5/ Mais pourquoi diable la pu**** de scène avec le chat ?

Del Toro n'est pas quelqu'un qui fait preuve d'un esprit de concession. Voilà pourquoi, quand il écrit un personnage de muette, ce n'est pas juste pour illustrer un désir de diversité. Quand il place son film dans les années 60, ce n'est pas par nostalgie apathique, mais bien pour reprendre une époque pensée comme l'Âge d'or (on est à l'aube du Vietnam) par un immense pan de la population, et en montrer les travers fondamentaux.

Car si un homme blanc de la classe moyenne avait de quoi adorer vivre dans les années 60, une noire, un homosexuel ou une femme muette n'y avaient toujours pas leur place.

De la même manière, s'il met en scène un monstre, avec pour mission d'essayer de le faire aimer par le spectateur, il ne peut nier sa nature monstrueuse. Et pour ça, il va attaquer le public actuel dans sa chair, en faisant dévorer la tête d'un chat à sa bête.

Qu'il aurait été facile, sans cette scène, d'aimer cette pauvre chose qui a été enlevée à son habitat et son peuple, torturée, violentée. Et si Del Toro avait été un amateur du parjure (un peu comme ses "compères" qui bossent pour les blockbusters actuellement), nul doute qu'il aurait fait de son monstre un être parfait, qui danse autant qu'il chante, et porte des costumes cravates pour s'intégrer aux diners mondains.

Mais Del Toro aime les monstres, et il aime leur nature puissante, effrayante, et destructrice. Il fallait donc la faire traquer, frapper, et dévorer la chose qui soulèverait le plus le coeur de son assemblée car s'il veut qu'on l'aime, c'est entièrement, sans concession, tout comme lui. Et il faut l'aimer avec son allure étrange, monstrueuse, et violente...

Vous sentez poindre un parallèle ? Car oui, Guillermo Del Toro s'incarne bien dans ce film, prenant les oripeaux de la jeune fille muette, et personnifiant son cinéma dans cette créature fascinante, fruit de tant de choses de son parcours : il s'inspire d'estampes japonaises pour son look, elle est un hommage clairement assumé à la Créature du Lagon Noir, ET bien entendu pour le public moyen elle est une continuité d'Abe Sapien... dont il ne partage que les caractéristiques physiques et l'acteur je tiens à le préciser.

Del Toro avait donné des chatons à Hellboy, pour nous forcer à éprouver une empathie féroce pour ce grand enfant. Grand enfant prêt à risquer sa vie pour sauver des chatons, et à faire capoter une opération pour empêcher un troll d'en dévorer un. Aussi si Del Toro en fait mourir un entre les griffes de sa créature, ce n'est pas un hasard, et c'est bien parce qu'il est, et demeure, un individu sans concession. Del Toro veut qu'on l'aime, malgré toute la violence dont il peut faire preuve, et la présentation atypique qui est la sienne.

6/ Bilan

J'ai beaucoup parlé du film, et en fait pas assez. J'ai été aussi neutre que possible, et j'ai reconnu les plus grandes qualités que personne ne peut lui nier, en admettant d'entrée qu'il n'était pas un film pour tout le monde, et qu'il serait aussi complexe à interpréter qu'à accepter. L'ai-je aimé ? Oui. Même si je n'y retrouve pas la même innocence que dans certains autres de ses films, qui me touchent davantage, au point de faire mouche à chaque seconde sur mes cordes sensibles. Est-ce le meilleur de Del Toro ? Non plus, je ne pense pas, mais c'est tout de lui.

Ce film doit servir d'introduction à quelqu'un voulant découvrir le cinéma du réalisateur, ou ayant toujours regardé ce cinéma de loin. Ce film est un appel à l'amour de la part d'un réalisateur pour son cinéma, et ceci sans faire de concession formelle ou scénaristique. Ce film est un film digne, qui ne doit pas être le dernier, car le cinéma a besoin de ce grand homme, et c'est bien la chose à retenir de cette aventure. Merci, Monsieur Del Toro.

 

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