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L'Homme en Noir

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instants de chroniques pour du temps à perdre !


Ready Player One (Steven Spielberg, 2018)

Publié par Nicolas Koredly sur 9 Avril 2018, 10:33am

Ready Player One (Steven Spielberg, 2018)

Critiquer le dernier Spielberg, c'est un peu un chemin de croix. Déjà parce que le bougre a fourni un autre film il y a deux mois (même si on n'a pas parlé de Pentagon Papers ici), et ensuite parce que juger Spielberg, dont l’œuvre est TOUJOURS plus profonde qu'il n'y parait, et qui maîtrise la symbolique de l'image comme personne, c'est quelque chose de difficile. Surtout qu'on ne va pas se mentir, si tout le monde dit tout et son contraire sur Ready Player One (film nostalgique pour les uns, film anti-nostalgie pour les autres), il y a forcément des gens dans l'erreur.

On va donc revenir ensemble sur le film, et on va partir de l'essentiel (ce que raconte le film, et les piques acerbes évidentes à l'industrie) pour se rapprocher petit à petit de mes théories, plus ou moins évidentes, pour ressortir ce qu'il essaye de dire, le père Spielberg. On va aussi dire, "accessoirement", s'il vaut le coup ce film, parce qu'après tout c'est pour ça qu'on est là.

On attaque !

1/ Ce film, n'est pas un film sur les œufs de Pâques

Le film raconte l'histoire de Wade Watts, jeune orphelin asocial qui se plonge, comme l'ensemble de la population, dans le jeu OASIS : un système en réalité virtuelle mélangeant jeu vidéo et internet.

Le créateur de l'OASIS, James Donovan Halliday, est mort depuis douze ans et a laissé un "easter egg" sous la forme d'une série de trois défis amenant un individu qui aura prouvé ses capacités à hériter de la fortune et des droits d'acquisition de l'OASIS. Dans sa quête, Wade sera accompagné de divers amis, et devra lutter contre Nolan Sorrento, patron d'une multinationale dont le but est de récupérer les clefs et le pouvoir sur l'OASIS.

Ready Player One est l'adaptation du roman du même nom écrit par Ernest Cline, que je n'ai pas lu (sous les huées du public), et qui apparemment est très mauvais. L'important, c'est de remarquer les différences fondamentales entre le roman (si je me réfère au résumé détaillé Wikipédia) et de voir à partir de là les différences du récit, et pourquoi elles sont là.

Dans le roman, les épreuves consistent en de simples concours de connaissances "geek", façon étalage de confiture sur une tartine beurrée. Dans le film, on comprend d'entrée de jeu avec la résolution de la première épreuve que ça ne va pas être aussi simple. Cette première épreuve nous est présentée très vite comme une course impossible à finir, en raison d'un nombre important d'obstacles et surtout de la présence d'un King Kong sur la ligne d'arrivée qui écrase quiconque arrive.

Or, tout le principe est en fait de faire demi-tour, reculer pour pénétrer un chemin secret qui consiste à passer "sous" la course, à voir l'envers du décor, comprendre comment tout est mis en place.

De la même manière, la deuxième épreuve consiste à aller assister aux regrets de Halliday dans une séquence entièrement inspirée de Shining. Tout comme Torrance dans le film se retrouve dévoré par l’hôtel, les parallèles avec l'histoire suggère que Halliday a été dévoré par sa création.

Il faut donc le dire dès le départ ici, le film vous enjoint à faire attention aux détails, à la façon dont les choses fonctionnent, et plutôt qu'un concours de confiture, à étudier d'où vient cette culture et surtout à quoi elle sert.

Inutile donc, et je tiens à le dire ici et à ce que ça soit su, de faire un concours pour remarquer les personnages dans l'écran et les références : CA N'A AUCUN SENS. Il y a bien trop de personnages à l'écran pour que ce soit possible de tous les reconnaître sans faire pause, et donc ce n'est pas ce qu'on veut que vous observiez. Ils ne sont qu'une façade, littéralement des avatars (un peu comme si vous mettiez Batman comme photo de profil sur Facebook).

Ce film vous pousse à savoir d'où vient cette culture, et surtout pourquoi elle est là. Et n'attendez pas de Spielberg qu'il vous donne la réponse, on est pas dans un Disney ici.

2/ Spielberg V. the World

L'autre chose évidente est l'affrontement de Spielberg avec l'industrie cinématographique actuelle. Et on peut dire qu'il n'y va pas avec le dos de la cuillère mais plus à coup de batte de baseball dans les parties. Difficile de ne pas entendre des messages appuyés de sa part notamment contre Disney :

Vous voulez le Faucon Millenium, il est dans les mains du méchant (véridique sorti quasiment mot pour mot comme ça). Difficile aussi de ne pas voir un tacle sévère lorsqu'on le voit tenter de corrompre le héros en lui soufflant des références qu'on lui glisse en réalité dans l'oreillette, parce qu'une centaine d'experts lui soufflent les réponses.

On peut certes trouver un peu factice la phrase "les fans reconnaissent les haters", mais elle est bien placée là pour séparer le grain de l'ivraie. L'ivraie est donc représentée par ce rassemblement de personnes sans visages (on remarque que seuls les experts ont droit à dialogues et visages), montagne de figurants qui font presque office de PNJ.

Mais la vraie cible de Spielberg, dans ce film, ce sont les gens. Certes, l'attaque se fait moins évidente que pour les grands industriels, mais comme il l'explique dans le film : "nous avons arrêté d'essayer de résoudre les problèmes pour nous concentrer sur OASIS".

Loin de critiquer les raisons qui poussent à chercher à s'évader, il va même jusqu'à les expliquer ; il critique l'incapacité à revenir parmi nos semblables, et aussi notre tendance à nous couper des rapports humains concrets.

Sauf que le film ne prend pas de pincettes face à ce discours, et justement cela peut sembler kitsch ou démagogique, en grand partie à cause de ça. La relation entre Wade et Sam semble artificielle, et ce encore davantage dans le monde réel où ils sont sur le point de se rouler des pelles à peine quelques secondes après s'être vus (et après que Wade ait perdu sa tante dans un attentat... Dont fondamentalement il se foutra sitôt la bombe explosée)

Et Steven ne veut pas prendre de pincette parce qu'il n'a plus le temps et qu'il a l'impression de parler dans le vent depuis quelques années.

3/ Rosebud

Je ne suis pas en train d'annoncer un cancer à Steven, ni même sa mort, rassurez-vous. Dans les faits, on remarque que depuis Lincoln, film qu'il a mis plusieurs années à concrétiser, Spielberg tente de livrer des messages à ses contemporains, parfois en allant chercher dans les histoires d'Histoire (Le pont des espions, Lincoln, Pentagon Papers), parfois en invoquant les figures de contes auxquelles il s'identifie (Le Bon Gros Géant, Ready Player One).

Revoyez le BGG, et analysez bien de quoi on parle. De même que pour Le pont des espions, il s'agit d'un récit testamentaire, une sorte de lettre d'adieu que ferait Spielberg sur plusieurs films, sachant pertinemment qu'on ne retient souvent que la conclusion d'un livre ou d'un film, et voulant laisser quelque chose derrière lui qui soit plus évident et plus direct que ses premiers films.

Et c'est difficile de ne pas voir ça dans Ready Player One, dans la scène sans aucun doute la plus émotionnellement troublante, et qui va nécessiter de "gâcher" la fin du film :

Wade ayant réussi ses épreuves se retrouve transporté dans la chambre d'enfant d'Halliday et rencontre le créateur d'OASIS sous deux formes : lui enfant et lui adulte. Là, il se livre à un adieu personnel, ainsi qu'une déclaration étrangement fataliste : Dans un sens il se sait créateur d'une œuvre qui le transcende dans la mort, mais il reconnaît aussi la simplicité de cette création, remerciant simplement Wade d'avoir "joué à son jeu".

Phrase finale d'un maître de l'entertainment, ce terme anglais qui bien souvent a été galvaudé en français par "divertissement" mais qui est surtout l'idée de divertir ceux que l'on invite chez soit.

Spielberg n'est pas dupe de qui il est, il sait ce qu'il laissera derrière lui, et espère juste qu'on en aura pris ce qu'on voulait en prendre, de son œuvre. Ce n'est pas un hasard si seule la dernière épreuve consiste en un vrai défi de connaissance, permettant de découvrir le premier easter egg de l'histoire du jeu vidéo, lequel permettait tout simplement de découvrir qui était derrière le jeu.

Il y a donc bien un rapport concret dans le film entre créateur et œuvre, et ce que l'on va laisser derrière soi.

4/ Eyes Wide Shut

Si le propos et l'histoire sont bien des éléments centraux, il faut aussi prendre quelques secondes pour se pencher sur l'aspect visuel absolument dantesque qu'offre le réalisateur. Il avait déjà réalisé Tintin en performance capture, et cette fois il remet le couvert en n'oubliant pas de sortir l'argenterie.

Indispensable à voir en 3D, le film pousse la virtuosité dans ses derniers retranchements, surtout dans les scènes sur l'OASIS (notamment la course de voitures, à la fois la première fois qu'on la voit, puis lorsqu'on suit Wade en dessous de la-dite course). La caméra virevolte dans tous les sens, traverse les murs et les surfaces, et agit comme une caméra de jeu vidéo.

De la même manière, lorsque la situation dégénère dans l’hôtel de Shining, la caméra s'agite, fait mine de trembler, et semble prendre vie. L'action est lisible, mais rapide et fluide.

L'action est beaucoup plus simple à suivre dans le monde réel, qui ne manque pas de supports visuels détonnants. Sans vouloir jouer la carte de l'easter egg facile que je critiquais juste au-dessus, difficile de ne pas voir de ressemblance entre les bidonvilles qui gravitent autour de Wade et ceux de FFVII pour Midgar (mais encore une fois, ce sont là mes références, et c'est toute la beauté de la chose qu'elles soient fausses).

Plus évident encore, l'esthétique dystopique du réel de l'entreprise IOI, depuis les similitudes entre les méchants sbires de IOI et les robots-policiers de THX 1138, jusqu'au fauteuil du méchant, sorte de trône immense et ridicule évoquant les heures les plus sombres de l'art déco des années 70.

5/ It's a small, small world after all

Le film a beau être très bon dans sa forme, et avoir un fond intéressant, reste à savoir si l'espace entre les deux vaut le coup... Et malheureusement, c'est là que le film pèche le plus. Difficile de tout saluer quand on voit la trop longue série de facilités qu’enchaîne le film, et les impasses grossières sur certaines situations.

Le héros, d'abord, est sans doute le plus gros point noir du film. Dans sa construction, il n'est qu'un nouvel Halliday à qui il est demandé de ne pas reproduire les mêmes erreurs, sauf qu'à cause de ça il n'en commettra aucune. A peine avoue-t-il ses sentiments à l'avatar de sa chère et tendre qu'il va la rencontrer pour de vrai, et rien de ce qui était glissé comme piste n'aboutira à un fait.

Elle aurait pu s'appeler Chuck, et faire 150 kilos, ou du moins ne pas être juste Olivia Cooke avec une tache de naissance (laquelle est tellement prononcée qu'on a l'impression qu'elle disparaît une fois sur deux). Certes, c'est une réflexion sur la nécessité de toujours tout cacher derrière des avatars, mais c'est beaucoup trop évident...

J'ai entendu des critiques qui disaient que Spielberg avait, lui, deux avatars dans le film, Halliday et Wade, sauf que pour moi justement il ne se rapproche jamais de Wade. Spielberg le tient éloigné de lui et voit ses avatars bien davantage en Halliday (pour les raisons évidentes précisées au-dessus), et Ogden Morrow, l'ancien collaborateur d'Halliday et finalement son seul ami.

Ogden est la personnalité de Spielberg plus ouverte, on pourrait presque dire le producteur, le mari et le père, tandis qu'Halliday représente le créatif en lui, cette part de nerd qu'il a au fond de lui et qui ne demande qu'à sortir à chacune de ses œuvres.

La conclusion elle aussi est plutôt faiblarde, on est bien content pour le héros qui s'amuse à éteindre l'OASIS les mardis et jeudis (sans doute parce que c'est frites à la cantine), mais difficile de ne pas regretter une fin plus concrète, comme dans Tomorrowland, où on nous pousse à faire quelque chose.

Difficile de ne pas voir la relation qu'entretiennent les deux films, chacun sur cette idée de vivre coupé du monde réel par un espace d'illusion merveilleuse. Mais le côté punk de Brad Bird lui a sans doute permis de prendre moins de gants, là où Spielberg malgré ses appels du pied n'est pas encore au même stade de cynisme et espère encore que les gens prendront d'eux-mêmes conscience de la situation.

6/ Bilan

Avant même sa sortie, Ready Player One se faisait taxer de faire le jeu de la politique nostalgique actuellement entreprise par Hollywood. La blague, c'était que cette accusation se faisait de la part de ceux qui avaient adoré les dernières productions Disney, alors que les autres n'hésitaient pas à rester méfiants, mais surtout à attendre. La raison, c'est que Steven Spielberg est bien l'un des architectes de cette culture, et qu'il n'a jamais cédé à la fibre nostalgique.

Ready Player One n'est pas son meilleur film, loin de là, mais il condense ce qui peut être le dernier message d'un homme à la nouvelle génération de sa communauté. Un message qu'on ne pourra pas comprendre si on se contente de la surface, mais qu'il faudra creuser encore et encore, comme des geeks, en oubliant totalement les "easter eggs" et références laissée là comme autant de pièges. Alors peut-être trouverons-nous une image d'un Spielberg amusé, souriant, qui nous tendra gentiment la main avant de fermer la porte derrière lui, nous laissant aux manettes. Prêts ? Partez.

 

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