Finalement ma première critique de 2018 est celle qui était censée cloturer l'année 2017. Et comme je dois déjà finir mon bilan de 2017 on peut dire qu'on aura eu deux articles en retard, histoire de bien commencer l'année !
Parler de Bright, d'entrée de jeu, c'est parler d'un film qui s'est marketté sur une idée simple résumant presque Netflix : l'algorythme qui se demande ce que vous aimeriez bien voir. Oui Netflix l'a vendu comme son blockbuster perso, allant faire de la pub partout, mais le fait est que le produit fini est dans les esprits depuis le Comic-Con 2017, et que tout le monde se faisait son petit film dans sa tête sur ce que ça allait donner. Nanard ou film d'action sincère ?
On attaque !
1/ Just a perfect day
Daryl, un policier campé par Will Smith, a bien des soucis. Alors qu'il a survécu à une tentative de meurtre, son nouveau coéquipier a laissé s'enfuir (volontairement ou non, tel est le problème) le vilain qui lui a braqué un fusil sur la figure. Daryl veut donc changer de coéquipier, surtout que celui-ci a des goûts musicaux douteux, et une tête particulièrement désagréable. Nick, le coéquipier, est en effet un orc, non pas comme Willy, mais comme nos amis du Seigneur des Anneaux.
Parce que tout le noeud de Bright c'est que les créatures de fantasy existent dans "notre" monde. Que ce soit des orcs (mélanges gangsta-métal-pagan), des elfes (sortes de diva prout-prout habillés en Chanel avec des oreilles pointues), des fées qui remplacent les frelons, des centaures en guise de police-montée, des nains évoqués au détour d'une phrase, ou un... Oui, il y a bien un dragon, qu'on voit s'envoler dans le ciel nocturne de Los Angeles.
Et donc, dans ce monde d'urban fantasy, les elfes essayent de ne pas se mélanger, les humains sont l'énorme majorité, et les orcs tiennent lieu de bannis en raison de leur ancienne allégeance à un "seigneur des ténèbres", sorte de Sauron local défait autrefois par une alliance des neufs races.
Inutile de retenir cette histoire de seigneur des ténèbres, le panneau du début a beau nous rappeler que rassembler trois baguettes magiques permettrait son retour, ça ne semble jamais être la motivation première de personne dans ce film. Le vrai enjeu du film, c'est qu'une baguette magique, celle de la grande méchante elfe Tikka de son prénom, est entre les mains de nos deux héros, et que tout le monde la veut pour espérer accomplir les souhaits les plus grandioses du monde.
On arrive enfin au coeur du film après 1/4 du temps, qui se présente comme une gigantesque course-poursuite dans le ciel nocturne, entre un gang de latinos, les orcs, et bien sûr la très meurtrière Tikka qui se charge de massacrer avec ses deux comparses une bonne partie du casting, tout en étant terriblement increvable.
2/ Shadow walk
A la sortie du premier trailer, beaucoup, y compris votre serviteur, voyaient dans ce film une adaptation officieuse de Shadowrun, la faute à des années de parties de JDR endiablées sans doute... Des cinéphiles audacieux le voyaient aussi en un remake d'Alien Nation, traduit dans nos landes par Futur Immédiat, Los Angeles 1991.
Le plus impressionnant, c'est que les gens ont à la fois raison et tort. Non, Bright n'est pas un polar à la Alien Nation, et non il ne conserve pas l'aspect poisseux et cyberpunk de Shadowrun... Et c'est d'ailleurs un des principaux soucis que j'ai avec ce film.
Rassurez-vous, je n'en suis pas arrivé au stade de dire qu'un film est nul parce qu'il n'est pas l'adaptation d'un jeu dont il ne s'est jamais réclamé... Non, mon problème vient du fait que Shadowrun, comme la plupart des univers liés au jeu de rôle, part du principe que la magie, et avec les races non-humaines, se réveillent d'un coup en 2011. Avant, pas de magie, pas de troll et autres bestioles bizarres (c'est faux, mais on ne va pas creuser). Cette petite astuce, qui repose bien sur le principe du "ta gueule c'est magique", rend les relations entre les espèces plutôt claires dès le départ. Bright fait tout l'inverse, ce qui met en avant un des soucis majeurs que j'ai avec l'univers du film... Sa cohérence.
Comme je l'ai dit, on a droit à un panneau qui nous signale au début que trois baguettes permettraient de ramener le seigneur des ténèbres. Or, il n'y a qu'une seule baguette dans le film, et on n'en verra jamais plus d'une. Dès lors, à quoi sert l'encart ? A quoi servent les allusions constantes au seigneur des ténèbres si on nous explique qu'il est si vieux ?
De la même manière, on voit le dragon survoler la ville... Un plan. Il est où le reste du temps ? Ils sont plusieurs ?
Je taquine en cherchant la petite bête, parce qu'en fait ce n'est pas le propos du film. Mais vu que ce n'est pas le propos, il n'était pas nécessaire, à mon sens, d'aller aussi loin dans l'aspect historique de ce monde (et donc de fournir un gruyère un peu compliqué dont il faut soi-même remplir les trous), et il aurait mieux valu se concentrer sur l'aspect esthétique... Intéressant mais seulement effleuré.
Parce que, de ce que je comprends de l'histoire et de ce qu'on nous montre : le seigneur des ténèbres a une tête d'elfe sur les tags du début, de plus les seuls adorateurs qu'on voit sont des elfes. On nous précise aussi que c'est Jirak (un orc) qui s'est soulevé et a mené les armées contre le pseudo-Sauron. Du coup, pourquoi est-ce que ce serait les orcs qui seraient mis au banc de la société, si justement ils ont réussi à s'amender ?
Autant au-dessus je taquinais, autant là c'est une vraie question. Comme le film aborde beaucoup de sujets, parle de beaucoup de détails, et s'arrête peu, je considère que ce que je vois m'explique l'univers actuel, or il semblerait que ce soit toujours plus compliqué, ou jamais exactement comme on nous a dit.
Il aurait été largement plus intéressant de placer ces deux personnages dans la logique pure des films dont il se fait une suite spirituelle (plus L'Arme fatale que Le Seigneur des Anneaux) en présentant deux personnages totalement largués mais qui essayent juste de faire ce qu'ils peuvent.
La vraie force du film réside dans ce duo improbable, l'alchimie entre Will Smith (qui semble renouer avec son côté Bad Boys pour l'occasion) et Joel Edgerton (méconnaissable, ce qui est dommage en quelques sortes). Bright est dans la droite lignée des films des années 90, buddy movie aux accents de Die Hard, remplaçant le vieux flic noir campé par un Danny Glover au bord de la retraite par un Will Smith plus aussi fringuant, mais qui garde la gachette facile.
3/ What you gonna do when they come for you?
Bright est bien rythmé, efficace, et possède même (cas rare en ce moment) des petits moment de fulgurance dans la réalisation. Le ralenti sur Will Smith vu dans les trailers n'est pas là pour se poser la question de savoir sur qui il tire (le spectateur le sait déjà), non, il marque le moment de basculement du personnage. Ses doutes, ses hésitations, et même son passé s'effacent au profit de ce qu'il croit être juste à cet instant.
On ne ralentit pas un film pour mieux voir les effets numériques, c'est une nécessité de réalisation narrative (comme tout devrait l'être dans un film).
L'occasion donc de parler un peu de David Ayer, parce qu'à la lumière du seul autre de ses films qu'on a critiqué ici (Suicide Squad pour rappel), on pourrait croire que ce monsieur est une des raisons qui font que la presse atomise à l'heure actuelle Bright (qui ne mérite décemment pas la montagne de caca qu'il se prend sur le coin du nez).
Dire de David Ayer qu'il est un réalisateur facile, simpliste ou qu'il se contente de faire des films d'actions Warner, c'est oublier un pan entier de la carrière cinématographique du monsieur. Si dans les faits il a bien réalisé quelques gros nanards (Suicide Squad et Sabotages en tête) il est aussi l'auteur-réalisateur de véritables petites pépites du 7e art.
Bad Times, Fury ou encore End of Watch, ses motivations concrètes sont toujours un ultra-réalisme protocolaire, chirurgical. Bright emprunte d'ailleurs beaucoup plus à ses précédents films (End of Watch en tête) qu'à toute partie de Shadowrun ou Alien Nation. Le fond du propos, c'est l'amour sincère qu'a David Ayer pour la Ville des Anges et son côté cosmopolite, dangereux, reflet le plus marquant de la dualité profonde de l'Amérique.
Dualité, réalisme, sentiment d'opression, tels sont les grands thèmes d'Ayer, qui collent mal avec son buddy movie actuel. Et là on commence à sentir le problème fondamental d'Ayer : jusqu'à Suicide Squad il n'avait jamais fait que de l'ultra réalisme (allant jusqu'à faire d'un film d'action avec Schwarzenneger un drame).
Si Bright est mieux filmé, et que les acteurs sont moins en roue libre, difficile de ne pas voir dans les quelques faiblesses un auteur qui maitrise mal le matériel qu'on lui demande de traiter, pour essayer de tirer peu à peu la couverture à ses propres envies et ses propres démons. Dès lors on ne peut que contredire les quelques "critiques" de cinéma, qui l'accusent de s'être perdu en essayant de faire un Seigneur des Anneaux à Los Angeles, alors que son film est surtout un film sur Los Angeles, avec du maquillage d'orc et des oreilles pointues.
4/ Bilan
Bright est un bon film, mis sur l'échafaud pour avoir été le film suivant Suicide Squad, et à cause de la volonté de tout un pan de la critique actuelle américaine de fustiger Netflix (on serait mauvaise langue qu'on pourrait croire que Disney les a tous rachetés). Loin d'être parfait, le film se regarde comme un bon divertissement, touchant par moment les idées de réalisation voulues par un réalisateur en train de préparer son changement d'existence.
Actuellement à la réalisation d'un Gotham City Sirens qui a peu de chances de voir le jour, on assiste à un David Ayer qui s'essaye, doucement, à l'idée de mettre un peu de fantasy dans son quotidien. C'est maladroit, certes, mais on ne devient pas Peter Jackson du jour au lendemain, et il va de soi qu'il est en train de se faire sa propre culture actuelle, car s'il a avoué ne pas connaître Shadowrun (et je le crois) il serait bien qu'il se penche sur ce qu'ont fait ses aïeux, non pour les copier, mais juste pour voir comment ils ont pu en leur temps joindre leurs envies créatrices avec des aspects fantastiques. David Ayer n'en est pas encore là, mais peut-être un jour cotoiera-t-il les Romero et Carpenter, et nous aurons le plaisir alors de retrouver Bright comme fondation d'un univers unique et porteur.
