2015 et ses cendres ont beau frémir encore dans l'âtre, 2016 est bien là et commence en terme de cinéma par un mois de Janvier relativement léger (non en terme de qualité, mais j'y reviendrai largement plus tard). Le fait est que 2015 ne fut pas la meilleure année du monde, mais en terme de cinéma un cas d'école, véritable symptôme d'un monde de l'art sur le retard et qui nous pousse à rester bien au chaud sur des valeurs du passé.
Ce qui nous intéresse n'est pas tant les résultats au box-office des films les plus intéressant (quoique) de cette année mais bien observer comment le retour de vieilles idoles accrochent les foules tandis que les invitations à penser un monde de demain se brise sur des vagues qu'on aurait pas imaginé là. Comme vous l'aurez peut-être deviné, on va ici parler de Tomorrowland de Brad Bird, classifié selon le jugement objectif de ma personne comme film le plus intelligent de 2015, et plantage intégral au box office.
On attaque !
1/ Invitation au voyage
Tomorrowland raconte comment une jeune fille, plein d'optimisme et de volonté, part à la recherche d'un nouveau monde, dans une autre dimension, afin de sauver le notre d'une fin annoncée.
J'ai résumé d'entrée le maximum de ce que je pouvais dire sans spoiler le film, la situation inconnue étant le cœur du film. Il s'agit donc quand même de raconter un voyage, et d'inviter le spectateur (enfin, un genre de spectateur) à s'y plonger, à se sortir définitivement les doigts du cul pour tenter d'aller voir le grand monde.
Si le réalisateur, Brad Bird, est un être qu'on peut juger à part, c'est bien par son talent autant que par sa capacité à faire des films toujours inédit et bourré d'idée. Pour comprendre à quel point ce film est important, il faut voir comment, avec Andrew Stanton, ils représentent le trio gagnant de Pixar (avec à leur tête John Lasseter) et comment chacun peut réaliser des œuvres d'un talent fou et au message percutant.
L'autre point intéressant, c'est que Brad Bird devait originellement réaliser un autre film que tomorrowland, avant de refuser pour lui préférer un certains J.J. Abrams. Comment ? Quoi ? Brad Bird serait ce sale gosse qui aurait dit non à Disney pour aller réaliser un obscur film de S.F. tiré d'une attraction disney ? Le mec a préféré ce film à Star Wars VII ?
Oui. Ce mec a préféré tomorrowland à Star Wars VII.
Tomorrowland est pourtant un pur travail de commande, chargé de reprendre la forme d'un monde parallèle digne d'un parc disney. Mais le film va plus loin, beaucoup plus loin, et c'est bien la patte du réalisateur du génial "Incredibles" (véritable adaptation du mythe Watchmen) qu'on retrouve dans cette œuvre.
2/ It's a small small world
Je préfère vous prévenir, je vais spoiler comme un porc à partir de là. Le but est bien de démontrer la grandeur d'un film, et son intelligence hors du commun, sauf que pour ça il faut pouvoir en parler du film.
Le film est donc un film sur l'écologie, et autant le dire, on est là face à une préquelle de Wall-e façon coup de boule dans les parties. Le propos est ici défendu par Casey Newton, qui se charge de développer et nourrir tout le long du film la réflexion sur notre manière d'envisager l'écologie, et surtout de résoudre la crise. Sous forme de Jiminy Criquet elle va bouleverser les principes faisant de nous des victimes passives pour nous pousser face à nos propres contradictions.
Ainsi, elle bousculera tout le long du film les principes, en agissant en véritable éco-terroriste (oui, ce mot existe) pour empêcher par exemple un programme spatial d'être démantelé. Car Casey est loin d'être comme son patronyme accroché à la terre, et veut sans arrêt viser les étoiles non pas dans un esprit de fuit mais celui d'un appel à l'espoir et au rêve que nous sommes aussi capable du mieux.
Elle est justement choisie pour cette qualité, celle que le personnage secondaire de ce film a justement perdu. Casey elle refuse de perdre, quitte à passer pour une idiote ou une personne pleine d'illusions. C'est cette force qu'on lui demande d'instiller dans le monde, non pour le sauver, mais pour donner aux gens la force d'en avoir envie.
3/ Coup de boule et réquisitoire anti-attentiste
Et elle aura fort à faire... Car face à elle se trouve un "méchant" dont un monologue déchirant nous met justement face à nos propres travers et démons. David Nix (campé par un Hugh Laurie de pure merveille) lance ainsi face caméra un texte qui aura réussi à faire pleuré ma fiancée et me faire tirer une larme aussi :
"Imaginez, vous pouvez voir le futur, et vous êtes terrorisé par ce que vous voyez, comment réagissez-vous ? Vous vous tournez vers qui ? Les hommes politiques ? Les grands industriels ? Et comment les convaincre ? Avec des données, des chiffres ? Bonne chance... Les seuls chiffres qu'ils ne contestent pas sont ceux qui alimentent la pompe à dollars et les rouages du système. Mais maintenant imaginez qu'il soit devenu possible de supprimer les intermédiaires, et d'implanter directement l'idée du désastre annoncé dans le cerveau des gens. La probabilité de l'anéantissement général ne cessait pas de progresser, la seule façon de l'empêcher c'était de le montrer pour provoquer un sursaut salutaire; car enfin quel être humain normalement constitué ne se sentirait pas mobilisé à l'idée que tout ce à quoi il tient tant dans la vie va disparaître. Pour sauver la civilisation, j'allais montrer son anéantissement. Et comment croyez-vous que les gens aient réagi à une telle perspective ? Comment se sont-ils comporter à l'annonce de l’imminence du désastre ? Ils l'ont gobés comme un éclair au chocolat. Loin de redouter leur propre fin ils l'ont recyclé, ils s'en repaissent dans les jeux vidéos, les livres, les films.. Résultat soudain le monde entier vénère l'apocalypse et se ruent dans les bras du néant avec une joyeuse inconscience. Et pendant ce temps là votre terre commence à pourrir sous vos yeux, et les gens à mourir simultanément les uns d'obésité et les autres de faim... Si quelqu'un est capable de m'expliquer ça, ça m'intéresse. Les papillons et les abeilles disparaissent, les glaciers fondent, les algues prolifèrent, partout les signaux sont au rouge et malgré cela personne sur terre ne réagit. Pourtant à tout moment il est possible d’œuvrer pour un avenir meilleur, mais personne ne veut plus y croire, et comme personne ne veut y croire, personne ne fait rien et le cauchemar devient réalité. Alors vous ronchonnez contre cet affreux futur et vous vous installez dans la catastrophe et cela pour une seule raison, parce que ce futur n'exige rien de vous à l'heure qu'il est. Alors oui, nous avons vu l'iceberg, nous avons alerté le Titanic, mais vous avez continué à foncer dessus à pleine vapeur... Pourquoi ? Parce que vous voulez couler. Vous avez baissé les bras."
La force de ce texte, en plus de sa justesse, est le véritable secouage en règle qu'il représente pour tout un pan de la population. En effet, dur de trouver à le contredire dans un climat où nous avons davantage peur qu'un type vienne nous mettre une bombe sous le lit plutôt que l'air que respireront les générations futures.
Tomorrowland nous place donc un méchant qui n'est pas méchant, mais qui n'est que le résultat de celui qui préfère vivre à l'écart de cette société qu'est le nôtre. Nix devient la vision qu'aurait un observateur extérieur à notre monde, conscient de la bêtise de ceux qui s'y trouvent et ne voulant pas agir plus qu'en témoin de ce qui s'approche résolument de l'apocalypse. A nous voir nous débattre sur des fondements injustifiés ou observer nos politiques se faire exclure de tout débat par une phrase qui tombe tel un jugement de leur inefficacité, on est en droit de placer ce film dans une démarche loin des sentiers de Disney d'accompagner tout discours avec une jolie petite chanson et des pitites fleurs.
4/ Nous, Frank Walker
On remarque d'ailleurs que pendant son développement, Nix ne regarde pas tellement Casey mais bien plus Frank Walker, campé par George Clooney décidément en grande forme. Pourtant Frank est un enfant bâtard, compris entre "le monde de demain", et notre monde. Donc lui claquer dans la tronche que notre monde est une décharge à ciel ouvert, ça a autant de cohérence que de gueuler sur l'étudiant chinois en lui assénant que l'élection d'Hollande c'était du caca.
Mais qui est vraiment Frank. Quarantenaire solitaire, triste, désœuvré et cynique, il contemple la civilisation aller vers sa fin en fixant des écrans du net et un compte à rebour. Frank, c'est l'éternel enfant aux réactions incongrues qui continue de penser à son premier amour et est bien loin de l'époque où il croyait encore en des rêves fous "juste parce que".
En fait, Frank Walker, c'est le spectateur conscient qui regarde le film. Frank Walker c'est nous, dans notre attente et notre certitude de l'inéluctabilité de la fin. Car si Casey est importante, elle est bien davantage modèle à suivre que personnage en évolution. Elle est ce vers quoi nous devons nous diriger tandis que Frank est celui qui évolue, justement pour accepter que rien n'est figé, qu'un monde peut être sauver, et que rien n'est gravé dans le marbre.
La justesse du film est aussi de présenter ce changement par un vrai parcours, loin d'être facile, pour rejoindre l'autre dimension. Bourré d'idées du début à la fin, ce voyage initiatique prend à revers les grands principes invitant surtout son personnage à un retour en arrière vers ses aspirations les plus pures.
5/ Geeks du monde, levez-vous
Le message du film, et notamment son final, reste une note d'espoir. Car non, ni Casey ni Frank ne vont sauver le monde, ils ne sont pas là pour ça, mais bel et bien pour en appeler à une nouvelle génération à même de se bouger pour changer les choses. Si je suis un peu déçu du constat qu'il faut absolument aller chercher des gens optimistes pour sauver le monde (quand dans un sens, Frank ne l'est pas particulièrement la première fois qu'on le recroise dans le récit) l'idée derrière est d'appeler à une caste bien particulière de notre monde : les Geeks
Car oui, Brad Bird, l'enfant terrible de Pixar signe là un véritable appel de phare à tout les siens à travers le monde. Car la morale du film c'est bien que seuls les rêveurs, ceux qui pensent le monde de demain (et donc lui voit un avenir) peuvent changer les choses, notamment quand la plupart ne se concentrent que sur leur nombril.
Maintenant il est vrai, ce n'est pas clairement spécifier dans le film. Oui, on ne vous tapote pas du pied en vous envoyant des oranges BB-8 à la gueule... C'est peut-être pour ça que le film s'est cassé la gueule. Il souffre là d'un autre parallèle entre Andrew Stanton et Brad Bird de voir leurs films ainsi sacrifiés par Disney (John Carter of Mars pour Stanton).
Oui car le film a fait un bide terrible, massacré par des sorties entre Avengers, Ant-Man, et autre films de blockbuster. Finalement, seront donc sacrifiés ces films auxquels on ne croit pas (les studios), et qui apportent pourtant quelque chose de plus. Et je ne vais pas ici critiquer davantage ce fait, j'ai moi-même vu le film largement en retard.
6/ Bilan
Il est toujours compliqué, lorsque finit une année de cinéma, de comparer la qualité des films à leurs résultats au box-office. Pourtant, quand on voit Tomorrowland se hissait sans le moindre soucis dans le top 3 des sorties pour aller cotoyer le pont des espions et Mad Max : Fury Road, et qu'on observe les résultats au box-office de ces 3 films, on est en droit de douter de la capacité au public à n'être qu'attentiste à se jeter bassement sur ce qu'on nous tend comme glace.
De loin le film le plus intelligent de cette année, tomorrowland ne prend ni son public pour un con (et il s'élève rien que par ce fait loin au dessus de Star Wars VII et autre Marvel) ni son scénario, ne briguant jamais à la cohérence du message un quelconque symbole de bienpensance. Finalement on constatera impuissant comment les appels à un ailleurs, à réfléchir ensemble un avenir se font éclipser par des œuvres qui ne nous ramènent qu'à hier, nous maintenant la tête sous l'eau mais en nous offrant de bels images pendant qu'on se noie. Constat d'échec d'un cinéma plus coupé du monde que jamais, et d'un public loin, très loin, de pouvoir offrir une vraie réflexion sur les images reçues. Espérons seulement que demain, les réveurs optimistes sauront se rassembler et changer les choses.
